Ariel Ariel

JUILLET 2016

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« Moi aussi j’ai été amené à mentir pour me « cacher » de ce que j’étais vraiment. »

 

Né à Fort-de-France, débarqué sur les terres bordelaises alors qu’il ne marchait pas encore, Ariel Tintar alias Ariel Ariel, a enfoui au plus profond de lui-même, la culture de ses ancêtres. Mais voilà, après avoir parcouru le monde avec des formations, le jeune artiste se lance seul et se livre en toute poésie dans un EP aux accents créoles, entre musique traditionnelle et pop : « Mwen Menti ». Un retour aux sources sous forme d’aveu.   

 

La musique, ça vous est venu comment ?

J’ai commencé la musique très tôt. Mon père m’a forcé à faire de la musique quand j’étais très jeune. Donc j’ai commencé le piano classique quand j’avais 6 ans, j’ai fini vers 14, 15 ans au Conservatoire. Après j’ai fait une petite crise d’ado, j’ai un peu arrêté la musique. Je m’y suis remis, finalement assez tardivement, vers 17 ans, avec les musiques actuelles, avec la pop, le rock et l’électro. Et jusqu’à maintenant, on va dire que je fais de la musique moderne.

 

Pourquoi une crise d’ado, vous ne trouviez plus votre compte dans la musique ?

Disons que j’étais au Conservatoire, et il y avait à l’époque une certaine exigence. J’étais voué à devenir concertiste à l’époque mais je pense que j’en ai trop fait et qu’il fallait justement que j’en fasse moins. 

 

Vous êtes né à Fort-de-France, avant d’arriver à Bordeaux. Cet EP « Mwen Menti » est-il un retour aux sources ?

Je suis arrivé à Bordeaux très jeune, quasiment bébé en fait. On peut dire que je suis vraiment Bordelais. Alors tout à fait, cet EP est un retour aux sources. Je fais des titres dans mon coin depuis quelques temps et j’ai voulu présenter dans ce premier EP mon « ré-intérêt » à ma culture profonde, la culture de mes parents. Cet intérêt, jusqu’à présent, je l’avais un peu renié.

 

Votre discours est intéressant dans un contexte social où la question de l’identité fait débat. Pourquoi avez-vous renié cette culture ?

Quand j’étais petit, en classe à horaires aménagés musique, les gens qui étaient dans cette classe, étaient des gens d’une classe sociale très aisée et moi beaucoup moins. En fait, j’ai l’impression que quand on est antillais, tout nous oblige à renier d’où on vient, à nous mettre dans le moule. A force, je me suis imprégné de ce comportement qui est de ne pas montrer que je viens de la Martinique, de ne pas forcément en être fier. Quand on est antillais, on nous rabâche sans cesse, que ce soit politiquement ou socialement, qu’on ne peut pas vivre sans la France, sans la métropole. Donc il y a tout un désir psychologique et culturel autour du fait d’être né sur une île et de devoir nécessairement venir en métropole pour s’accomplir. C’est maintenant que je me suis un peu accompli que je me suis rendu compte de ça. Je suis né en Martinique, mes parents sont antillais et pourtant, ça ne fait pas partie de ma vie. Je ne m’y intéresse que maintenant à travers des choses que j’aime, la littérature, le théâtre, et l’art en général. J’essaie dans mon travail artistique de mêler ces cultures-là, à la culture européenne qui est la mienne.

 

Dans le titre « Mon île », vous allez jusqu’à défendre l’identité antillaise mise à mal par les clichés.

Tout à fait. Si vous voulez, j’ai découvert la littérature créole depuis peu, un an, un an et demi, avec des auteurs tels qu’Aimé Césaire par exemple. Ces auteurs-là, à travers leur poésie et leur écriture, ils défendaient et poussaient les gens qui les lisaient à défendre cette idée : « Il ne faut pas oublier d’où on vient et il faut faire découvrir notre culture ». C’est presque militant, pas politiquement mais artistiquement. Je ne peux plus faire autrement maintenant, j’ai commencé à défendre ce point de vue. Maintenant j’en suis fier et je veux que tout le monde découvre d’où je viens et que ça soit cool.

 

« Mwen Menti » veut dire « J’ai menti » en créole. Comment rattaches-tu cette expression à l’ensemble de cet EP ?

J’ai l’impression que le créole en général, je ne parle pas tant de la langue mais du peuple créole, et pas uniquement des créoles antillais de Martinique mais de tous les créoles, de tous les insulaires ; est toujours amené à mentir sur son existence, sur sa culture, se mentir à lui-même sur ce qu’il est capable de faire par lui-même. C’est un peu un double discours, quand je dis j’ai menti je parle du peuple créole qui se ment, et aussi je parle de moi de façon très personnelle, parce que moi aussi j’ai été amené à mentir pour me « cacher » de ce que j’étais vraiment. Cet Ep est aussi un aveu, je veux dire à ceux à qui j’ai menti que je ne mentirai plus, en tout cas que j’ai conscience de ce mensonge.

 

Vous parlez d’un EP personnel, c’est-à-dire que vous livrez votre histoire ?

Ne serait-ce que dans « Mwen Menti », j’ai, un peu par choix, tenté d’écrire moi-même sachant que je ne parle pas et j’écris mal le créole, j’ai pourtant essayé de combiner des souvenirs de ma mère qui parle cette langue. J’ai essayé d’en écrire une chanson, donc on peut vraiment dire que c’est personnel dans le sens où ce sont ses souvenirs et que quelque part, ils m’appartiennent aussi. Je sais que la grammaire de cette chanson est très mauvaise, je sais que les idées y sont parfois un peu maladroites, mais c’était une volonté. Il y a du français, de l’anglais et du créole, donc c’est une espèce de mélange de tout ce que j’ai vécu et tout ce que je vis actuellement, et le but est de synthétiser tout ça et d’en faire un disque.

 

J’ai lu que vous aviez en partie enregistré cet EP dans votre chambre à Bordeaux. C’est un travail intimiste en toute intimité, un vrai travail d’artisan.

Si vous voulez cet EP est mon travail quotidien, puisque maintenant je ne fais plus que ça. Je trouve que « artisan » est un bon mot parce que j’ai beau être un musicien d’expérience, avec ce projet, je vis un peu comme un enfant, j’ai des petites boucles sur mon ordinateur, je suis toujours dans ma chambre et c’est vrai que je n’ai pas forcément besoin d’aller en studio pour travailler. J’aime bien prendre des textures et les mêler ensemble… « Artisan » c’est LE mot je pense, parce que je fais avec ce que j’ai et je trouve que ça me va bien.

 

Vous avez fait partie d’autres groupes bordelais. Cette aventure personnelle se joue-t-elle en parallèle de ces autres formations ou avez-vous définitivement tourné la page ?

Il y a deux réalités qui se confrontent. C’est-à-dire que, évidemment, j’aimerais bien ne me consacrer qu’à ce projet mais je sais que ce n’est pas possible pour le moment. Vivre d’un seul projet, ou arriver à ne développer qu’un seul projet, c’est très compliqué. Dans la musique, pour se faire entendre, il faut avoir beaucoup de projets et c’est comme ça qu’on se nourrit aussi en plus. Je fais toujours partie de ces formations, elles m’apportent beaucoup.

 

Quand j’ai pris contact avec vous, vous m’avez presque immédiatement demandé si je vous avais vu en concert. Pourquoi, Ariel Ariel se découvre autrement en live ?

C’est vrai, c’est marrant. C’est vrai que le live est plutôt différent, plutôt vivant, c’est un concert qui se vit, alors que l’EP est plutôt calme et reposant.

 

Après cet EP, êtes-vous déjà en train de travailler sur un album ?

Je suis assez lent dans ma façon de créer. En fait, là, je me suis donné comme objectif de sortir un deuxième EP avant l’album. Cet EP représente déjà quasiment deux ans de travail et du coup avant l’album j’ai envie de prendre encore un peu de temps pour me trouver vraiment.

 

Ariel Ariel sera en concert lors du Festival Ocean Climax à Bordeaux le vendredi 9 septembre.