Julien Doré

AVRIL 2017

© Culture Mag Atlantique 
Reproduction totale ou partielle strictement interdite sur tout support sans autorisation préalable.

« Ma façon de soigner les choses dans mes albums se libère et explose une fois sur scène. »

 

Le 14 octobre 2016, Julien Doré présentait son quatrième album intitulé « & ». Pour composer et écrire, l’artiste s’était offert un temps d’isolement loin du tumulte urbain, perdu dans les Alpes du sud, dans un chalet situé à Saint-Martin-Vésubie. Depuis, une tournée l’a arraché de sa retraite. Presque jour après jour, Julien Doré sillonne la France et s’impose à l’affiche de tous les Zéniths et de tous les Festivals.

 

Il y a un certain paradoxe entre votre façon de créer, isolé de tout, et de présenter votre musique, face à la foule au fil d’une tournée dont les dates s’enchaînent. 

C’est un équilibre. Finalement, qu’on fasse de la musique ou autre chose, je pense que lorsqu’on a une certaine sensibilité au monde, aux choses qui nous entourent, on a besoin de ce va et vient. On a évidemment viscéralement besoin des autres, parce qu’on est amoureux des autres, on a besoin de ce lien-là. Mais on a aussi besoin de solitude, de moments d’isolement, de moments de réflexion, de moments où on a la possibilité de laisser retomber ce qu’on a vécu le reste du temps. Moi, c’est comme ça que je fonctionne en tant qu’être humain. Finalement, c’est extrêmement logique, il n’y a rien de paradoxal, c’est au contraire complémentaire je pense. J’ai besoin de solitude pour écrire et composer, bien évidemment dans le but de pouvoir le partager et le vivre avec le public, avec les autres, à un moment donné.  

 

Ecrit en plein Paris, cet album n’aurait pas été le même ?

Non. D’ailleurs je pense que bien avant les chansons, le point de départ au sens propre comme au sens figuré, était cette volonté justement d’une certaine façon de fuir Paris, de fuir cette ville et ce rythme qu’elle impose. Et aussi parce que c’était une époque très particulière où notre pays et notamment cette ville était plongée dans une ambiance très tendue, faite de peur. C’était très particulier. J’avais besoin de respirer, de quitter cet étouffement qui était en train de m’empêcher de me poser les bonnes questions pour la suite. 

 

Malgré l’isolement, vous est-il arrivé de penser à votre public, êtes-vous hanté par la peur de le décevoir ?

Non, même si ça ne veut pas dire non plus qu’il y a de la confiance. C’est juste que j’ai compris depuis le précédent album que ce qui compte, c’est de tenter des choses. Ce qui compte, c’est l’intention. Le  résultat des choses ne m’appartient pas, ce n’est pas moi qui décide. Au moment où je crée les choses, au moment où je les fais, il faut que j’injecte tout de moi, tout ce qui me traverse et que je fasse confiance à ce qui vient. Mais à aucun moment je ne pense à l’idée d’une réussite ou d’un échec parce que de toute façon, je ne décide pas de ce futur-là. Ce qui compte, c’est qu’au moment où je fais les choses je sois à 100% dans ce moment-là. Je pense qu’au fond c’est une manière de faire 100% confiance aux gens qui m’aiment ou qui vont peut-être me découvrir. L’important, c’est de ne pas trahir ce que je crée. Si je me mettais à penser à un calcul de savoir si ça va marcher ou pas, ce serait trahir ce que je suis en train de faire et donc ce que je vais partager quelques mois après.   

 

Sur le papier, comment nait une chanson ? Elle part d’un mot, d’une sensation, d’une image ?

C’est un mélange. Généralement, j’écris et je compose en même temps. Je suis assez souvent au piano et au moment où une mélodie vient, des mots viennent aussi puis ces mots évoluent, se transforment, la mélodie se développe etc. En fait, j’ai un rapport à mes chansons qui est presque de l’ordre du détachement, c’est comme si elles ne venaient pas de moi. C’est-à-dire que les textes que j’écris, j’ai le sentiment qu’ils s’imposent à moi. Il y a une matière de base qui est mon ressenti, ma sensibilité, les choses qui me traversent etc. Mais ce qui suit, j’ai l’impression que ça s’impose à moi. C’est pour cela que j’ai l’impression que mes chansons ont leur propre vie, qu’au fond  je n’en suis pas maître. J’aime bien cette idée-là parce qu’avec l’instinct, avec le feeling, je laisse aller les choses. Je ne suis que le vecteur. Pour imager cela souvent je parle d’une barque. C’est une invitation au voyage et simplement ce que je propose, c’est une barque, une embarcation. La destination de ce voyage-là, le sens de ce voyage-là ne m’appartiennent pas, je ne le décide pas. Et d’ailleurs ce que j’aime beaucoup dans le lien que j’ai avec le public, c’est que je me rends compte que mes chansons finalement, ont des centaines de sens différents parce qu’on s’approprie mes textes, on s’approprie soi-même ce qu’on souhaite injecter dans ces chansons. C’est ce que j’aime dans la musique que j’écoute. Il y a des chansons où je n’ai aucunement l’envie que l’auteur ou le compositeur me donne le sens, les raisons parce que cette chanson, elle m’appartient, j’ai l’impression que c’est mon histoire qui s’injecte dans cette chanson que j’écoute. Et cette idée-là pour moi, c’est la définition même de ce qu’on fait c’est-à-dire donner l’occasion à l’autre d’intégrer une partie de lui-même dans ce qu’on lui propose. 

 

Au fil des albums, votre voix s’apaise un peu plus, sans perdre pour autant la fougue qui vous caractérise. Est-ce quelque chose qui vous vient naturellement ou le travaillez-vous ?

Je n’ai jamais travaillé ma voix, je n’ai jamais pris de cours de chant. Ma voix est un instrument parmi les autres, je ne la surestime pas, je n’essaie pas de prouver dans mes chansons mon rôle de chanteur au travers de grandes capacités. Ça ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse, c’est de trouver à un moment donné un accord avec les autres instruments qui fait que ma voix est un instrument parmi les autres et qu’elle est censée raconter des choses. L’idée de raconter des choses c’est pour moi injecter un souffle, un langage qui est en accord musical avec les mélodies qui sont autour, avec les autres instruments. Mais je n’estime pas que ma voix ait plus de valeur que le piano qui l’accompagne. Et de cette façon-là, je sais pertinemment qu’entre le disque et la scène, ça n’a plus rien à voir. Je le vois chaque soir, ma voix évidemment se libère, il y a une énergie qui est totalement différente dans ces mêmes chansons. J’ai toujours travaillé de cette façon-là. C’est-à-dire que ma façon  de soigner les choses dans mes albums se libère et explose une fois sur scène. Et au-delà de l’interprétation, les arrangements que l’on fait de ces chansons sont aussi totalement différents, les chansons ont une autre vie, certaines sont parfois transformées, prolongées. Jamais je n’interprète une chanson à l’identique d’un disque. C’est pour cela que j’aime autant la scène, c’est parce que je sais que les chansons renaissent, se réincarnent une fois que la tournée commence.

 

Vous avez un duo avec Juliette Armanet, qui de son côté vient de sortir son premier album « Petite Amie », l’une des plus belles révélations de ce mois d’avril. Comment s’est passée cette rencontre ?

C’est une amie de mon bassiste. A l’époque, elle avait fait simplement un titre et je l’écoutais beaucoup quand j’étais en tournée. Puis on s’est rencontrés, puis je lui ai demandé de faire mes premières parties, petit à petit on a commencé à chanter un petit peu ensemble etc. Nous sommes devenus amis. C’est quelqu’un que j’aime beaucoup parce qu’elle a une façon d’écrire les chansons d’amour en français qui me plaît beaucoup.

 

Vous portez un amour inconditionnel à la chanson française. Vous donnez-vous le rôle de défenseur du genre ?

Je n’ai pas besoin de la défendre, la nouvelle génération a repris la main sur les textes en français. Et ce que j’aime chez les groupes et les artistes de la nouvelle génération, c’est qu’ils amènent tout un univers autour de leurs chansons. Et je pense que c’était extrêmement important dans ce qu’on appelle la variété française. Ça fait des décennies et des décennies que la variété française est un peu contrôlée, un peu toujours faite de la même façon. C’est souvent la voix du chanteur qui est extrêmement mise en avant avec des textes d’ailleurs plus ou moins bons. Et c’est marrant parce qu’on est passé d’un héritage de gens comme Ferrat, Brel qui était belge mais il chantait en français, Bashung, à une variété française un peu posée, un peu assise. Mais aujourd’hui ça change. De nombreux artistes ont pris ce parti… Ce n’est pas un courage au fond, parce que c’est difficile d’écrire en français, mais ils ont une envie de porter la langue française dans un univers total. Et ça, justement, c’est en train de refondre, de repenser ce qu’on appelle la variété française.

 

Vous participerez au mois de juin au Festival ODP organisé au profit des orphelins de Sapeurs-Pompiers de France. Parlez-nous de votre sensibilité à ce genre de cause solidaire.

Quand on est artiste, on a la possibilité effectivement de faire de la musique, d’écrire des chansons etc, mais surtout, on a la possibilité d’être écouté, d’être entendu, de pouvoir parler, s’exprimer sur des choses d’une façon médiatique. C’est-à-dire qu’on a cette chance immense d’avoir une lumière sur nous quand on s’exprime. Et ça, on ne peut pas l’utiliser simplement en pensant, alors dans le meilleur des cas au partage de sa musique, et dans le pire des cas au fait de vendre des disques et d’être d’une façon complètement égocentrée et égocentrique, heureux de ça. Il y a bien un moment où il faut prendre conscience que les artistes aujourd’hui, avec la chance qu’ils ont dans cette époque-là, se doivent profondément d’aider les autres. C’est-à-dire que quand on monte sur scène et qu’on partage quelque chose avec le public, il y a évidemment l’envie d’injecter chez l’autre un sursaut, un réveil, un sourire, une émotion. Et ça, ça aide ! Alors, ça ne sauve pas des vies mais ça aide et ça fait du bien. Evidemment, là, il y a une symbolique financière qui fait qu’une partie des fonds de ce festival sera reversée à une cause, mais il y a aussi le fait que, au travers de ça, nous sommes utiles et on ne peut pas nier ça. On ne peut pas simplement se regarder le nombril et se dire qu’on a la chance de faire sa passion. Non, c’est aussi pour ça que, pendant mes tournées, et je le fais généralement de manière extrêmement silencieuse, jamais entouré de caméras ni d’appareils photo ou de journalistes ; je passe énormément de temps avec les enfants pour des causes complètement différentes les unes des autres. Je le fais parce que je vois bien ce que ça suscite chez ces enfants. C’est parfois simplement un sourire, mais ce sourire-là, cette journée-là, va aider à assumer et à vivre les journées qui suivront. Donc cette utilité-là, on ne peut pas la repousser, on ne peut pas se dire que ce n’est pas grand-chose. 

 

Julien Doré sera à l’affiche du Festival ODP le 5 juin 2017.