Tété

OCTOBRE 2016

© Culture Mag Atlantique 
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« Nous vivons dans un monde où la parole est confisquée par les experts. »

 

« Ca y est. 2 ans de travail. De fouilles. D’errements. Au tréfonds de soi. 2 ans de ratures mêlées de moments lumineux qui cèdent tour à tour le pas qui à l’affliction, qui à de solaires envolées. » Ce message posté sur le site internet de Tété est annonciateur, vous l’aurez compris, de la sortie d’un nouvel album titré « Les chroniques de Pierrot Lunaire », ainsi que d’une tournée qui débutera dès le 29 octobre.

 

Trois ans après « Nu là-bas » on vous retrouve avec un nouvel album « Les chroniques de Pierrot Lunaire ». Tout en poésie, cet opus nous plonge dans une réalité pour finalement en fuir…

C’est le constat de départ de l’album. C’est l’histoire de ce monsieur qui n’a plus à gérer la réalité, avec les obligations de résultats, de rendements qu’on a, il y a toujours une horloge qui calcule votre temps cachée quelque part. Il finit par comprendre que le problème, ce n’est pas la réalité, mais le regard qu’il porte dessus. Et à partir de là, il va essayer de retrouver son regard d’enfant, son fameux Pierrot Lunaire, et il va essayer de le chercher de chanson en chanson. Donc, je pense que votre résumé est juste sur la situation de départ de l’album. Mais je crois que c’est un album au travers duquel le personnage principal essaie de sublimer sa réalité plutôt que de la fuir. Et la morale de tout ça, c’est que le bonheur n’est pas forcément ailleurs, demain, en étant quelqu’un d’autre mais il est au coin de la rue, il est dans notre quotidien mais il faut l’incarner, l’investir.  

 

« Chanteur sous vide en quarantaine depuis qu’il n’y a plus Pierrot Lunaire ». Est-ce à dire que sans la part d’imaginaire et d’insouciance liée à l’enfance, il n’y a plus de créativité ?

Parfois, on peut être en « quarantaine de soi ». Quand on a le sentiment de se perdre, qu’on a un petit coup de mou, qu’on se pose des questions, ce qui fait du bien c’est de faire ce petit truc qu’on fait depuis qu’on a 15 ans, âge lors duquel on a une formidable capacité à s’enthousiasmer ; et qui vous rend heureux, pour certaines personnes c’est aller courir, pour d’autres, c’est faire un gâteau, pour d’autre c’est de faire du vélo, ou boire un café avec un ami… Pris dans le rythme effréné de la vie, il arrive parfois qu’on oublie un peu de faire ça et on se retrouve en « quarantaine de soi ». Il s’agit d’essayer de se retrouver. Nous vivons dans un monde où la parole est confisquée par les experts. On vous dit qu’il y a une bonne façon de se lever le matin, une façon de bien prendre son petit-déjeuner, une façon d’aller au travail comme un gagnant, une façon d’être plus productif aussi… Tout est passé au crible, y compris votre vie sexuelle, avec des espèces de règles dont on ne sait pas d’où elles sortent. Je crois que parfois, il est bon de prendre un petit peu de recul par rapport à tout ça pour se souvenir de ce que c’est que de n’être que soi. Je crois que c’est quelque chose qui se cultive tout au long d’une vie.

 

Vous revenez dans un style épuré, on peut parler d’un retour aux sources. Ce sont l’âge et l’expérience qui ont fait ça ?

Entre chaque album, j’ai toujours non seulement repris ma guitare acoustique pour écrire des chansons guitare-voix, et surtout je suis toujours allé les tester en solo sur scène pour rester fidèle à la manière dont j’ai commencé ce métier. Quand j’ai commencé, j’étais chanteur de rue, dans les bars, sur les terrasses de Cafés ou en faisant le chapeau à Montmartre par exemple. C’est un peu mon diapason, c’est vrai que ce sont mes sources. Après j’ai toujours eu la chance en 15 ans de carrière d’avoir accès à beaucoup de confort au niveau des conditions d’enregistrement plus particulièrement. Du coup ça donne envie d’écouter sa gourmandise et de rajouter des couches et des couches sur des chansons qui étaient à la base destinées à être présentées en guitare-voix. Alors sur cet album-là, j’ai eu à cœur de m’en tenir à ce style épuré, de vraiment laisser la part belle à la guitare, à la voix et à l’histoire.      

 

Au début de l’année, vous avez fait une tournée en France, dont certaines dates étaient dans des médiathèques. Pourquoi ce choix ?

Ça m’est venu en mangeant un steak ! Je me disais : « C’est drôle, je suis sûr qu’il y a plein de conservateurs dedans, plein adjuvants et j’en mange depuis tellement longtemps que je ne les sens même plus. » Je me suis alors demandé quel goût pouvait bien avoir ce steak au sortir de l’exploitation ? In extenso, je me suis dit que pour la musique c’était pareil. C’est-à-dire que les gens, quand ils n’ont pas de musiciens dans leur entourage proche, ils n’entendent que des voix, avec de la compression, avec des effets, mais on ne sait plus ce qu’est une voix naturelle. Et je me suis dit que c’était quand même dommage qu’avec le style de musique que je fais, qui repose essentiellement sur une guitare et la voix, source d’énergie éternellement renouvelable ; de ne pas prendre les choses à l’envers et de me confronter aux gens. Une histoire, c’est fait pour être racontée et c’est en allant la chanter aux gens, notamment à des ouvriers dans un comité d’entreprise sur un site industriel qui était destiné à être fermé, que j’ai compris de quoi parlait l’album. A la base cet album parle d’un auteur qui perd son chemin et qui se retrouve en changeant son regard sur les choses. Il y a une chanson qui s’appelle « Persona non grata » où il est question de page blanche, l’auteur n’arrive plus à écrire du fait qu’il ait perdu son regard d’enfant et il y a cette espèce de mantra qui revient tout le temps qui dit : « me reprendre je dois ou sous peu c’est Pôle Emploi ». Quand on chante ça à quelqu’un qui est sur le point de perdre son emploi, il comprend où veut en venir la chanson. Je pense que c’est un album qui parle aussi de déclassement et de perte d’identité parce que cet auteur en ne parvenant plus à écrire, il a le sentiment de perdre ce qui le définit et donc de perdre son identité. Et je crois que ce sont un peu des peurs qui agitent la classe moyenne de tous les pays développés en ce moment. 

 

La chanson « Persona non grata » parle de la crainte de la page blanche. Une angoisse permanente pour vous ?

Oui, c’est une angoisse permanente. Je pense qu’au bout de 15 ans on s’interroge sur les sujets à aborder en se disant « de quoi vais-je bien pouvoir parler dont je n’ai pas encore parlé ? » La difficulté, c’est de se renouveler sur le fond et la forme mais sans se trahir, sans renier ce qui a été fait. Parce que gommer sa signature, c’est gommer ses défauts et les défauts font l’unicité des gens donc je pense que la page blanche prend plutôt ce contour-là au bout de 15 ans.

 

Les critiques présentent cet album comme le plus abouti de votre carrière. Etes-vous d’accord avec cette affirmative et pouvez-vous nous l’expliquer ?

Je vais arrêter les analyses parce que ce n’est pas mon métier ! Mais je le prends comme un grand compliment parce que c’est l’enthousiasme qui m’a poussé à continuer la guitare et la lumière qu’il y a dans le quotidien, c’est de continuer à apprendre dans l’humilité. Alors je crois que quand on vous dit au bout de 15 ans que c’est votre album le plus abouti, je me dis que c’est génial, que tout le travail, l’énergie et les heures que j’ai passées à travailler dessus ont fait la différence. Je le prends comme un encouragement et ça donne envie de continuer à apprendre et à progresser.

 

La tournée qui démarre à la fin du mois sera-t-elle présentée en acoustique ?

La tournée sera présentée en semi-acoustique. Moi, je serai avec ma guitare et je serai accompagné d’un bassiste. J’avais vraiment à cœur de défendre cet album dans cette simplicité-là.

 

Tété sera sur la scène de la Rock School Barbey le vendredi 9  décembre 2016.